La critique de la modernité n’est pas un phénomène récent. Avant Guénon, il y a eu Edmund Burke, Joseph de Maistre, S. T. Coleridge, François-René de Chateaubriand, José Ortega y Gasset, Oswald Spengler, T. S. Eliot, et bien d’autres… René Guénon (1886 – 1951) appartient, de par ses dates de naissance et de décès, à la génération d’Ortega, de Spengler et d’Eliot ; tout comme Eliot, Guénon est théiste, mais malgré son regard favorable sur le catholicisme, il n’était pas chrétien. Guénon considère le catholicisme comme le vecteur de la tradition en Occident, mais ailleurs, la tradition revêt selon lui d’autres formes qui sont valables dans leurs propres contextes (Guénon était favorable à l’islam, en particulier au mouvement soufi ; il fut initié aux mystères islamiques et prit un nom arabe).
Le « Déclin de l’Occident » de Spengler a sans aucun doute marqué Guénon, tout comme il a marqué Julius Evola. Guénon et Evola se connaissaient et s’influençaient mutuellement. Guénon et Evola incarnent tous deux une branche de l’antimodernisme critique moderne, étroitement liée – bien plus que par simple coïncidence – au renouveau occulte du XXe siècle. Guénon a d’ailleurs, dans les années 20, dirigé la principale revue occulte francophone, « La Gnose ». Pourtant, Guénon, farouche adversaire et critique des charlatans religieux, peut difficilement être accusé d’utiliser l’obscurantisme mystique pour promouvoir un programme doctrinaire. L’intérêt de Guénon pour les sujets occultes, plus encore que celui d’Evola, apparaît comme rigoureux et objectif. Quant à la conscience qu’avait Guénon des déformations idéologiques de la réalité, elle était extrêmement aiguë. La force motrice de cette déformation, selon l’analyse de Guénon comme celle d’Evola, réside dans la massivité abrutissante de la société moderne, avec son conformisme d’une ampleur sans précédent et sa réceptivité à la manipulation.
« Théosophie : histoire d’une pseudo-religion » (1921) offre une bonne introduction à la pensée de Guénon. Cette analyse de la « doctrine » d’Hélène Blavatsky constitue une précieuse étude des « pseudo-religions modernes » en général, puisque le livre va au-delà de Blavatsky et de la théosophie pour explorer des développements sectaires connexes, dont certains présentent un caractère nettement politique. Selon Guénon, le mouvement de Blavatsky appartient à un type de caprice destructeur qu’il désigne par le terme de « socialisme mystique », un développement particulier de la civilisation occidentale au début du XIXe siècle.
Le « phénomène » Blavatsky sert ainsi à Guénon d’étude de cas dont les implications dépassent largement ses particularités. Dans le chapitre intitulé « Les points principaux de l’enseignement théosophique », au cours d’une discussion sur la réincarnation telle qu’elle était pensée par Blavatsky, Guénon écrit que « la plupart des révolutionnaires [des années 1830 et 1840] étaient des « mystiques » au pire sens du terme, et tout le monde connaît les extravagances que les théories de Fourier, Saint-Simon et d’autres de ce genre ». Guénon fait écho à de nombreux autres auteurs dans cette réflexion. Nathaniel Hawthorne, Joseph Conrad, Henry James et Anatole France ont tous, de manière remarquable, perçu ce même chevauchement entre la politique radicale de gauche et ce que Guénon appelle les « aspirations pseudo-mystiques ». Hawthorne aborde la religiosité politique dans The Blithedale Romance ; Conrad dans Under Western Eyes ; James dans The Princess Casamassima ; et Anatole France, dans Les Dieux auront du sang.
Alors que Voegelin, pour sa part, soulignait une forte tendance mystique dans les écrits de Karl Marx, Mikhaïl Bakounine et d’autres, Guénon mettait en évidence une forte tendance politique dans le mysticisme moderne, en prenant la théosophie comme principal exemple. Voegelin aurait souscrit à l’observation de Guénon selon laquelle une « religiosité agitée et égarée », associée à un « zèle » évangélique pour propager la doctrine, anime une grande partie de ce qui est typiquement moderne tant en religion qu’en politique, Voegelin ayant lui-même formulé des observations similaires dans ses propres travaux.
Guénon devance même Voegelin en affirmant que la prédication radicale, qu’elle vise à promouvoir le socialisme ou à renverser l’autorité, recourt invariablement à « un moralisme sentimental et « consolateur » », tout comme dans l’oratoire libéral moderne, avec son défilé de prétendues victimes de l’iniquité. Un tel « moralisme » trouve un terrain fertile dans les diverses formes du protestantisme, en particulier dans ses ramifications puritaines, comme l’unitarisme. « La mentalité moderniste et la mentalité protestante », écrit Guénon, « ne diffèrent que par des nuances », toutes deux étant dirigées contre un ancien régime, ou un establishment religieux, dénoncé comme intolérable ; toutes deux étant moralistes ; et toutes deux étant politiquement messianiques.
La théosophie, selon l’analyse de Guénon, présente dans son organisation les traits caractéristiques d’une « cabale politique ». Non seulement Blavatsky et ses « disciples » menaient leurs activités de manière clandestine et conspiratrice, mais la théosophie s’articulait également selon la configuration « parti intérieur / parti extérieur » que l’on observe dans les organisations communistes. Ainsi, en recrutant un grand nombre d’adhérents exotériques, la minorité réellement au pouvoir se dote d’un instrument composé de partisans dociles et de propagandistes. L’idéalisme trouve sa place au sein du mouvement dans cette large base d’adeptes. Le cercle restreint, en revanche, conscient de son propre caractère manipulateur et jaloux de ses privilèges, devient rapidement cynique s’il ne l’était pas déjà dès le départ ; il soutire de l’argent aux adhérents et délègue aux bénévoles les tâches quotidiennes et peu reluisantes qu’il préfère ne pas accomplir directement lui-même. Dans un chapitre intitulé « Le serment en théosophie », Guénon écrit : « Une société secrète n’est pas nécessairement une société qui dissimule son existence ou celle de ses membres, mais c’est avant tout une société qui possède des secrets, quelle que soit leur nature ». Ces secrets peuvent être des absurdités, comme ce fut le cas pour de nombreux prétendus « secrets théosophiques » ; mais en obligeant le cercle restreint à garder le secret, sous peine de dénonciation, l’organisation inculque l’obéissance – véritable objectif de ce qui, sans cela, pourrait apparaître comme une vaste supercherie dénuée de sens.
Le cœur de ce livre de Guénon se situe de ses chapitres 27 à 29 (« Le moralisme théosophique », « La théosophie et le protestantisme », « Le rôle politique de la Société théosophique »). Dans ces chapitres, Guénon commence à s’abstraire de la masse de détails qu’il abordait auparavant et fait remarquer que, bien qu’une « fraternité universelle » vaguement chrétienne ait été un objectif déclaré de l’activité théosophique, Blavatsky n’a cessé de présenter ses nombreuses entreprises sociales comme incompatibles avec les « différences confessionnelles ». Les initiatives de Blavatsky étaient néanmoins, comme l’écrit Guénon, « en concurrence directe avec des institutions caritatives à caractère confessionnel ». La théosophie ressemble, dans son action pratique, au socialisme de son époque, notamment en se considérant comme l’opposition à la religion établie, à laquelle elle souhaite « piquer » ses fidèles ; et ensuite par son caractère agressif et impérieux, qui s’exprime dans des croisades de dénonciation et d’interdiction (Notez qu’aux États-Unis, le « spiritisme » et le féminisme étaient liés ; leurs figures de proue étaient les mêmes).
Selon Guénon, « l’humanitarisme, le pacifisme, l’anti-alcoolisme et le végétarisme [sont] des idées qui, à la base, sont sentimentales ». En s’appropriant ces thèmes, la théosophie se révèle profondément imprégnée de « la mentalité essentiellement “moraliste” du protestantisme anglo-saxon ». La moralisation moderne de la politique va sans aucun doute de pair avec la politisation moderne de la religion. La théosophie en dit long sur les caractéristiques génériques de l’agitation et de la contestation modernes : les croisades prohibitionnistes modernes, mues par le sentiment, écrit Guénon, s’organisent à des « fins puériles ». Pourtant, les croisés s’attendent également, lorsqu’ils auront réussi à imposer leurs interdictions à l’échelle universelle, à ce que cet événement transforme le monde.
Le christianisme étant une éthique de la liberté, tous les programmes « moralistes » – c’est-à-dire « immanentistes » – « doivent logiquement devenir antichrétiens », et donc également despotiques. Il existe, soutient Guénon, un lien entre un mouvement « qui n’admet même pas la divinité du Christ » et les thèmes « messianiques et millénaristes » qui prédominent chez les « pragmatistes et intuitionnistes contemporains ». Le premier en est la prémisse et les autres sont des variantes de la conclusion.
Par le terme « pragmatique », Guénon désigne le psychologue William James, et par le terme « intuitionniste », le philosophe Henri Bergson. Le fait que Guénon associe James et Bergson à Blavatsky peut surprendre. Pourtant, Bergson s’est associé à James, qu’il a rencontré pour la première fois à Londres en 1908 et qu’il avait cité avec approbation dès 1889 dans « Le Temps et le libre arbitre » ; James lui a rendu la pareille vingt ans plus tard dans « Un univers pluraliste ». L’ouvrage le plus connu de James, « Les Variétés de l’expérience religieuse » (1902), pourrait sembler quelque peu antimoderne, dans la mesure où il valide les événements visionnaires et une forme de connaissance non empirique. Du point de vue de Guénon cependant, comme il l’exprime dans « La Crise du monde moderne » (1927), le pragmatisme de William James ne fait qu’illustrer la tendance moderne à privilégier l’action plutôt que la contemplation, et l’instrumentalité plutôt que la connaissance.
Guénon remarque comment, sous l’influence protestante, la religion sombre vers deux états privatifs, le « moralisme » et le « sentimentalisme », jusqu’à se réduire à une « religiosité ». Guénon écrit : « À ce stade final [de la religion] correspondent des théories telles que celle de l’« expérience religieuse » de William James, qui va jusqu’à trouver dans le « subconscient » le moyen pour l’homme d’entrer en communication avec le divin » ; ainsi, « un Dieu limité [issu d’une expérience subjective plutôt que transcendantale] est présenté comme étant plus « avantageux » qu’un Dieu infini ».
Selon Guénon, Bergson est « anti-métaphysique », sa « réalité » correspondant simplement « à un ordre sensoriel vaguement défini… conçu comme quelque chose d’essentiellement changeant et instable ». Mais si tout n’était que « changement », aucune possibilité de connaissance n’existerait ; l’intuition ne pourrait pas non plus avoir d’objet, pas même elle-même. D’où, chez Héraclite, le symbole du fleuve, en perpétuel changement, d’une part, et le symbole du Logos, ou idée éternelle, d’autre part, ce dernier permettant au sujet qui explore de reconnaître que le fleuve est toujours le même, même s’il change sans cesse.
Guénon a écrit « La Crise du monde moderne » pour résumer son analyse encyclopédique – partagée par d’illustres contemporains tels qu’Ortega et Spengler, et couvrant tous les aspects de la vie – selon laquelle la civilisation occidentale était entrée dans une phase de déliquescence terminale. Guénon voyait dans l’ère moderne non seulement l’époque où la vulgate se bafouait elle-même en masse, comme le faisait Ortega, ou celle où la Culture se fossilisait en Civilisation, comme le faisait Spengler : il y discernait le « Kali Yuga », l’« Âge des Ténèbres », empruntant cette appellation à l’hindouisme. Ainsi : « Le cycle humain [en sanskrit : Manvantara] est divisé en quatre périodes marquant autant d’étapes au cours desquelles la spiritualité primordiale s’obscurcit progressivement ; ce sont ces mêmes périodes que les anciennes traditions occidentales appelaient l’âge d’or, l’âge d’argent, l’âge de bronze et l’âge de fer. Nous sommes désormais dans le quatrième âge… et ce depuis déjà… plus de six mille ans ».
La succession des âges dans la tradition occidentale provient d’Hésiode. Hésiode déplore le fait d’être né à l’âge du fer, en disant : « Si seulement je n’étais pas parmi les hommes de la cinquième génération, mais que j’étais mort avant ou né après » ; la liste des maux qui règnent à cette époque, dressée par Hésiode, comprends le triomphe de « l’envie » et la dissolution de la justice au profit de revendications égoïstes.
Décrivant la modernité en des termes similaires à ceux d’Hésiode, Guénon évoque des phénomènes tels que « l’occlusion », « la dispersion dans la pure multiplicité » et « la matérialisation progressive » comme des traits caractéristiques de notre époque. Guénon fait remonter l’origine lointaine de la crise spécifiquement moderne au monde grec, en particulier à la différenciation de la philosophie (qui se désigne elle-même ainsi) par rapport à la sagesse traditionnelle.
Dans son étymologie pythagoricienne, en tant qu’« amour de la sagesse », la philosophie désignait modestement « la disposition initiale requise pour l’acquisition de la sagesse », une « étape préliminaire et préparatoire ». Mais bientôt, « s’ensuivit […] la perversion consistant à prendre cette étape transitoire pour une fin en soi et à chercher à substituer la “philosophie” à la sagesse ». Une telle arrogance engendra « une prétendue sagesse qui était purement humaine et donc entièrement de l’ordre rationnel, et qui prit la place de la véritable sagesse traditionnelle, supra-rationnelle et “non humaine” ». Ces événements reflètent, à petite échelle, et laissent également présager la crise plus vaste que Guénon qualifie d’inévitable. « La raison [de leur inévitabilité] est que le développement de toute manifestation implique un éloignement progressivement croissant du principe dont elle procède ». Par « manifestation », Guénon entend la révélation – de la vérité métaphysique, accordée par l’équivalent d’une divinité aux premiers codificateurs humains de cette vérité. Spengler a lui aussi écrit que toute « grande culture » naît d’une vision mystique, mais dans la conception de Spengler, la révélation est immanente, effective mais subjective ; pour Guénon, la source de la révélation est vivante, c’est une entité et le fondement de l’existence. Elle est tout à fait réelle.
Selon Guénon, des tendances telles que le sophisme et le scepticisme ont progressivement sapé les fondements de la civilisation gréco-romaine. Le consensus scientifique moderne considère la prédominance du stoïcisme et de l’épicurisme dans les opinions des classes supérieures impériales comme un signe de progrès de la rationalité. Guénon évalue au contraire cette même transformation comme montrant « à quel point l’intellectualité avait décliné ». Il écrit : « Les anciennes doctrines sacrées… avaient dégénéré, par… manque de compréhension, en [véritables] “superstitions” [c’est-à-dire] des choses qui, ayant perdu leur sens, ne subsistaient plus que pour elles-mêmes, en tant que simples manifestations ».
Lorsque les tribus gothiques démantelèrent tardivement l’Empire d’Occident, elles ne firent guère plus, selon Guénon, que de mettre un « point final » à une phrase depuis longtemps achevée. Le « christianisme gothique » qui s’ensuivit représente pour Guénon un « réajustement » positif et temporaire à la tradition. La soi-disant Renaissance, qui succéda au Moyen Âge, « n’était en réalité pas une renaissance, mais la mort de nombreuses choses », à tel point qu’en ce qui concerne l’esprit médiéval, la modernité est « incapable de comprendre son intellectualité ». Ensemble, la Renaissance et la Réforme de l’Église correspondent à « la désagrégation de la chrétienté » et marquent donc, conjointement, « le point de départ de la crise moderne » dans une « rupture définitive avec l’esprit traditionnel ».
Selon Guénon, la modernité caricature invariablement le Moyen Âge en le présentant comme socialement et techniquement stagnant, par opposition à elle-même, définie comme active. La mentalité moderne exige avant tout le « changement », que les modernes, dans un élan d’autosatisfaction, appellent dynamisme ou progrès. Mais, comme l’écrit Guénon dans le chapitre consacré à « la Connaissance et l’Action », « le changement, au sens le plus large du terme, est incompréhensible et contradictoire » ; ainsi, aucune société ne peut réellement fonder un ordre significatif uniquement sur le « changement ». Au contraire, le « changement » constant est indissociable de l’anarchie, vers laquelle mènent toutes les tendances telles que « l’humanisme », « l’individualisme » et « le matérialisme ». Dans le chapitre consacré à « l’individualisme », Guénon définit ce terme sacro-saint comme étant, en réalité, « la négation de tout principe supérieur à l’individualité, et la réduction qui en découle de la civilisation, dans toutes ses branches, à des éléments purement humains ». L’individualisme existait dans la société antique sans jamais devenir l’ethos dominant, mais avec l’humanisme et le protestantisme, il s’est affranchi de ses chaînes et est devenu le motif déterminant et omniprésent.
Une grande partie de l’intérêt de l’œuvre de Guénon provient de son jugement sans détour sur le monde moderne. Dans « La Crise du monde moderne », Guénon affirme qu’une fois qu’elle eut subi la transformation protestante, « la vision moderne était vouée à rejeter toute autorité spirituelle au sens propre du terme, c’est-à-dire toute autorité fondée sur l’ordre suprahumain, ainsi que toute organisation traditionnelle ». Dans l’individualisme tant vanté, l’individualité perceptible cesse rapidement d’exister ; elle est remplacée par un enchevêtrement de sujets en conflit qui, dans leur esprit de querelle égocentrique, finissent bientôt par se ressembler de manière indiscernable. Guénon ajoute : « Le protestantisme a nié l’autorité de l’organisation habilitée à interpréter légitimement la tradition religieuse de l’Occident et a prétendu instaurer à sa place la “libre critique”, c’est-à-dire toute interprétation résultant d’un jugement privé, même celui des ignorants et des incompétents, et fondée exclusivement sur l’exercice de la raison humaine ». Ayant validé le subjectif, l’esprit protestant ou moderne ne dispose d’aucun critère lui permettant de rejeter une opinion quelconque ; il embrasse donc son contraire et proclame un régime de relativisme obligatoire dans les idées et les mœurs. De ce revirement naît le chaos social, culturel et épistémologique de l’époque moderne.
Les lecteurs de « La Crise du monde moderne », en particulier du chapitre consacré au « chaos social », doivent se rappeler que ce texte date d’il y a plus de quatre-vingts ans, et que, pourtant, il dépeint avec justesse la situation actuelle. Guénon dénonce « le pseudo-principe de l’égalité », que, comme il le dit, « presque tous nos contemporains acceptent aveuglément ». Aux côtés de ces pseudo-principes, on trouve des « pseudo-idées » telles que le « progrès » et la « démocratie », qui n’ont « rien en commun avec l’ordre intellectuel ». Ces « fausses idées » sont, à proprement parler, des « suggestions », enracinées dans le « sentiment », dont le caractère « contagieux » leur confère une efficacité redoutable ; ces « verbalisations » sont les « idoles » des masses contemporaines. Quant à la démocratie, « le supérieur ne peut provenir de l’inférieur, car le plus grand ne peut provenir du plus petit ». L’analyse que fait Guénon du comportement de la foule (« une sorte de psychose générale ») s’inspire en partie de l’ouvrage de Gustave Le Bon. Guénon reviendra au schéma de base de « La Crise du monde moderne » en 1945, en élargissant l’ampleur de son exposé, avec « Le Règne de la quantité et les Signes des temps », dont la lecture est, si possible, une expérience absolue que chaque homme doit impérativement effectuer.
Guénon avait écrit « Le Règne de la quantité et les Signes des temps » pendant le conflit 39-45, mais, de manière délibérée, l’ouvrage ne mentionne pratiquement pas la guerre. Évitant l’actualité, Guénon revient à son diagnostic patient de la dégradation intellectuelle et culturelle moderne, toujours soucieux de révéler l’origine de la perversité moderne. Les civilisations vitales – c’est-à-dire traditionnelles – reconnaissent la supériorité de la qualité sur la quantité ; ces civilisations rejettent la quantité pour elle-même et semblent ainsi souvent, aux yeux des modernes, avoir vécu dans la pauvreté matérielle. L’idée moderne que l’on se fait du Moyen Âge correspond à ce préjugé, qui, à son tour, témoigne de l’appauvrissement de la pensée moderne.
Pour Guénon, l’idée de « démocratie » appartient à la mentalité qui privilégie la quantité au détriment de la qualité, à tel point qu’elle méprise cette dernière – aux sens social, moral et esthétique – pour son incompatibilité avec la soi-disant égalité. C’est cette égalité qui constitue le desideratum primordial de cette mentalité. Guénon refuse catégoriquement d’accorder la moindre dignité au mot « démocratie », qu’il considère comme synonyme de l’insistance folle de la modernité à niveler toutes les réalisations humaines au niveau le plus bas, seul niveau auquel un tel projet pourrait presque aboutir. Ainsi, dans le chapitre intitulé « La haine du secret », Guénon aborde la folie pédagogique qui tente de mettre la totalité du savoir et toutes les pratiques qui y sont associées « à la portée de tous ». De nos jours, les commentateurs conservateurs désignent ces programmes sous les noms de « nivellement par le bas » et de « discrimination positive », qu’ils considèrent comme des phénomènes récents. Guénon voit ce processus comme ayant pour origine la rancœur protestante et révolutionnaire à l’égard de l’autorité constituée dans tous les domaines. Guénon écrit : « La mentalité moderne… ne supporte aucun secret ni même aucune réserve », mais « ces choses ne lui apparaissent que comme des “privilèges” ». La mentalité moderne méprise également « toute forme de supériorité », qu’elle soit intellectuelle ou liée à la maîtrise d’un art, car le fait que ces choses exigent une préparation, des capacités et une sensibilité « est précisément ce que l’“égalitarisme” nie si obstinément ».
« Le Règne de la quantité et les Signes des temps » établit une comparaison révélatrice avec un autre livre « apocalyptique », Mind at the End of its Tether de H. G. Wells, livre qui fût rédigé lui aussi pendant la guerre et publié en 1945. Wells, le grand prophète de la civilisation matérielle et du « progrès », comprend soudain ce que Guénon savait depuis longtemps : « L’auteur trouve des raisons très sérieuses de croire que, dans un délai à estimer en semaines et en mois plutôt qu’en éons, il s’est produit un changement fondamental dans les conditions dans lesquelles la vie – non pas simplement la vie humaine, mais toute existence consciente d’elle-même – s’est déroulée depuis ses débuts. » Wells évoque « la révélation soudaine d’une limite supérieure, jusque-là insoupçonnée, à l’adaptabilité matérielle quantitative ». Mais Wells, farouchement laïc dans son orientation de toute une vie, ne peut saisir que sa propre désorientation découle précisément de l’attitude même que sa carrière a réussi à promouvoir. Ce qui apparaît tardivement à Wells comme une altération mystérieuse et soudaine ne se présente à Guénon que comme l’aboutissement inévitable d’une longue tendance. Un ouvrage antérieur de Wells, The Work, Health and Happiness of Mankind (1931), est un exemple flagrant de ce que Guénon entend par « le règne de la quantité ».
Dans le chapitre consacré à « L’illusion de la “vie ordinaire” », Guénon écrit : « Les matérialistes, avec tout leur “bon sens” tant vanté et tout le “progrès” dont ils se considèrent fièrement comme les produits les plus aboutis… ne sont en réalité que des [individus] chez qui certaines facultés se sont atrophiées au point d’être complètement abolies ». Ce que les matérialistes comme Wells qualifient de « normal » est, d’un point de vue traditionnel, tout à fait dérisoire et anormal. Un monde organisé purement selon des principes matériels – tel que Wells et ceux qui partagent ses convictions l’ont d’abord prescrit puis réalisé – existe « pour ainsi dire dans un état d’équilibre éminemment instable ». Il n’est donc pas surprenant que « le monde ait même aujourd’hui atteint un point où la sécurité de la “vie ordinaire”, sur laquelle reposait jusqu’à présent toute l’organisation extérieure du monde moderne, court de sérieux risques d’être troublée par des “interférences” imprévues ».
Wells incarne néanmoins la mentalité moderne et anti-traditionnelle et constitue ainsi un contre-exemple utile à Guénon ; en effet, on pourrait dire qu’à la fin de sa vie, Wells s’est retrouvé face à lui-même de manière troublante, comme en témoignent « The Mind at the End of its Tether » et « Happy Turning ». La connaissance de Wells aide à comprendre le diagnostic de Guénon sur la modernité sous un autre angle, car, ayant été élevé par une mère méthodiste, une bonne part d’évangélisme moralisateur est restée ancrée dans la personnalité de Wells même après qu’il eut rejeté toute notion de Dieu et adopté comme l’un de ses passe-temps la pratique d’attaques virulentes contre la religion organisée.
Guénon soutient que la modernité est une déviation par rapport à la religion, mais aussi une déviation de la religion elle-même. Plusieurs contemporains français de Guénon considéraient le socialisme comme une hérésie chrétienne, notamment Gustave Le Bon et Henri de Lubac. Plus récemment encore, Paul Gottfried a soutenu que le « politiquement correct » s’inscrit dans la continuité des croisades sociales protestantes du XIXe siècle. La distance entre la position de Gottfried, telle qu’elle est exprimée dans « Multiculturalism and the Politics of Guilt », et celle de Guénon, est petite ; les deux hommes soulignent le caractère intolérant et dogmatique des croisades « libérales » ainsi que le fait que celles-ci font appel aux émotions primaires plutôt qu’à l’intellect.
L’ouvrage de Wells, « Work Health and Happiness », est un ouvrage en deux volumes regorgeant de statistiques et proposant des prescriptions quantitatives pour la réalisation du socialisme mondial. Dans « Le Règne de la quantité et les Signes des temps », dans le chapitre consacré à « Caïn et Abel », Guénon cite, parmi les conséquences que la « matérialisation » et la « solidification » ont fait peser sur l’ordre social, ce régime « dans lequel tout est compté, enregistré et réglementé ». Cette « manie du recensement », que Guénon associe à la place centrale occupée par les statistiques dans la pensée moderne, s’inscrit dans « la multiplication sans fin des interventions administratives dans toutes les circonstances de la vie ». Les soixante-cinq années qui se sont écoulées depuis la parution de ce livre n’ont fait que renforcer la légitimité de ce qu’a dit Guénon.
En décrivant l’obsession bureaucratique pour les chiffres, Guénon écrit avec clairvoyance : « Ces interventions [dans la tradition] doivent naturellement avoir pour effet d’assurer l’uniformité la plus complète possible entre les individus, d’autant plus qu’il est… un “principe” de toute administration de traiter les individus comme de simples unités numériques toutes exactement identiques… contraignant ainsi tous les hommes à s’ajuster… au même niveau “moyen” ».
La tyrannie de la quantité recoupe presque entièrement la tyrannie de l’égalité ; toute manifestation de qualité, en tant que telle, apparaît alors comme l’ennemie des deux. Comme un ordre égalitaire ne peut être instauré qu’au prix de la qualité en soi, toute activité intellectuelle moderne sera contrainte, par une simplification obligatoire, à une « stupidité numérique ». Cet appauvrissement de la pensée – et, en réalité, de la perception et de l’expérience dont la pensée tire sa matière – est également un thème abordé dans l’œuvre de Guénon. La société traditionnelle étant hiérarchique, est également initiatique. L’entrée dans les corporations et les confréries de la société traditionnelle s’effectue par une sélection rigoureuse et une formation ardue, garantissant ainsi que ceux qui occupent les fonctions établies sont les mieux à même d’accomplir le travail qu’impliquent les postes qui leur sont attribués. Guénon écrit : « L’initiation, sous quelque forme qu’elle se présente, est ce qui incarne réellement l’« esprit » des états « supra-humains ». » Pour la mentalité rebelle qui rejette la hiérarchie, « l’initiation est ce à quoi il faut s’opposer ». La société moderne, selon le vocabulaire de Guénon, réalise son programme par le biais de la « contre-initiation », qui s’efforce d’opérer « un changement de la mentalité générale » et la « destruction de toutes les institutions traditionnelles » qui en découle.
Le protestantisme, le rationalisme et l’humanisme doivent encore être mentionnés. Guénon les considère tous comme des formes corrosives de « contre-initiation », de manière particulièrement évidente dans les cas de Calvin et de Luther. Selon Guénon, « le plus étonnant, c’est la rapidité avec laquelle il a été possible d’amener les Occidentaux à oublier tout ce qui se rapportait à l’existence d’une civilisation traditionnelle dans leurs pays ». L’« éclairage » moderne et autosatisfait des nations européennes et nord-américaines correspond donc, comme l’observe Guénon, à « une incompréhension totale du Moyen Âge et de tout ce qui s’y rapporte ». Cet oubli n’est pas le fruit d’une évolution spontanée ou naturelle, mais résulte plutôt d’une hostilité délibérée à l’égard du passé traditionnel – de la propagande, dans l’exercice de laquelle les mouvements modernes, qu’ils soient politiques, culturels, sectaires ou scientifiques, excellent.
Le « règne de la quantité » exige que ses adeptes vivent déconnectés de tout passé, dans une sorte de présent perpétuel, sur les distractions toujours plus nombreuses duquel l’esprit non formé reste bêtement fixé. Guénon remarque comment l’industrie remplit la vie de choses, d’objets et d’appareils qui monopolisent l’attention et assimilent les individus au modèle du consommateur. À notre époque, la variété et la fascination – ainsi que l’idiotie – de ces choses n’ont fait que s’accroître. La tendance à la « matérialisation » converge ainsi avec celle de l’abrutissement mental et, dans le vocabulaire abrutissant de la politique moderne, avec la « démocratie ». Ayant aboli le normal et le traditionnel, la modernité propose des contrefaçons sous la forme d’une « pseudo-religion », d’une « pseudo-nature » et même d’un « pseudo-confort ». Ainsi, les régimes modernes organisent des « pseudo-rites » d’instruction civique ou laïque qui… fournissent aux « masses » un substitut purement humain aux véritables rites religieux. Parmi ces contrefaçons figure la réintroduction de la « nature », ou de ce qui est censé être la nature, en tant qu’objet de culte.
De nombreuses personnes cultivées ont aujourd’hui le sentiment lancinant qu’un effondrement du monde est imminent. Guénon prédit à plusieurs reprises que la « descente » vers la nullité de la quantité pure est sur le point d’atteindre son point le plus bas, son point d’arrêt, moment où le Kali Yuga aura achevé son cycle et où un nouveau mouvement, opposé, commencera.