Retrouver son « émanation subtile ».

L’orientation spirituelle des grandes religions orientales est tournée vers l’expérience intérieure de l’illumination, et ce processus naît d’un désir de s’unir au cosmos en tant qu’esprit sans limites, libéré de la lassitude de la vie mondaine et de ses souffrances.

Dans son introduction à son livre « Yoga : immortalité et liberté », Mircea Eliade affirme que, dans la pensée indienne, la condition humaine « normale » équivaut à l’esclavage et que l’idée du « jīvan-mukta », être « libéré de son vivant », exprime la nostalgie de toute l’âme indienne.

Dans la pensée indienne primitive, on croyait que les moyens d’accéder à l’immortalité et à la libération du samsāra, « le cycle des renaissances », passaient par quatre voies principales : la compréhension de la réalité, la spiritualité, l’intégration et la libération. La compréhension de la réalité occupe la première place parmi ces quatre voies. Il ne s’agit pas d’une réalité extérieure pouvant être connue de manière discursive (avec « manas », le mental), mais d’une réalité intérieure à appréhender par une intuition directe. 

L’atteinte du mokṣa (la libération) est un accomplissement créatif par lequel le moi fini parvient à s’identifier à la Réalité suprême grâce à des techniques appropriées. Par conséquent, le mokṣa consiste à se débarrasser des perspectives restrictives qui empêchent le soi d’avoir une conscience existentielle de sa véritable nature. L’homme cherche la libération afin de « devenir ce qu’il est ». La pleine réalisation de sa nature est le but de la liberté positive. Le mokṣa est l’occasion de devenir « l’Homme Parfait ». Un homme ne devient pas un surhomme, ni un ange, ni un dieu. Un homme doit devenir avant tout… lui-même.

Cette entreprise comporte à la fois des objectifs clairement définis et des méthodes pour les atteindre. Les « techniques appropriées » sont nombreuses, mais la meilleure est sans aucun doute le yoga.

Le yoga désigne les différentes voies indiennes de transcendance de soi, la transmutation méthodique de la conscience jusqu’à la libération de l’emprise de la personnalité-ego. C’est la « technologie psycho-spirituelle » qui permet à l’homme de se recentrer, en canalisant l’attention, ou la conscience, jusqu’à atteindre l’état extatique (samādhi) dans lequel les mécanismes de l’esprit sont, au moins temporairement, transcendés. Le terme yoga désigne également les retombées de ce processus, telles que l’« équanimité » (samatva), qui signifie littéralement « similitude » ou « régularité », « équilibre » et « harmonie ». Bref, le yoga est la technique par laquelle vous prenez conscience d’être « vous ».

Les enseignements oraux de la lignée du yoga ancien et profond, appelé rāja yoga (« chemin royal »), ont été consignés et organisés par Patanjali (vers 200 av. J.-C.) dans les Yoga Sūtras, cent quatre-vingts aphorismes qui guident les aspirants, à travers des pratiques physiques, psychologiques, morales, comportementales et spirituelles, vers le samādhi, la transcendance. 

Le rāja yoga est également connu sous le nom d’āṭānga yoga, le « chemin aux huit membres » sur « l’échelle de l’être ». Les Yoga Sūtras réitèrent la philosophie dualiste du Samkhya. De nombreuses lignées ou enseignements ultérieurs (tels que l’agni yoga) remplacent le dualisme philosophique des Yoga Sūtras par des perspectives tantriques et non dualistes, tout en continuant à utiliser bon nombre de ses enseignements pratiques.

À l’instar de la plupart des systèmes philosophiques et religieux du monde antique, le yoga dispose à la fois de moyens exotériques (extérieurs) et ésotériques (intérieurs) pour découvrir la nature de l’esprit, de l’âme et du corps humains, ainsi que la nature de Dieu. 

Il existe plusieurs voies yogiques par lesquelles l’aspirant peut parvenir à la réalisation de soi ou à la libération. De nombreux Occidentaux connaissent, au moins superficiellement, certaines des principales formes de yoga. Les yogas les plus largement pratiqués aujourd’hui proviennent du système classique de Patañjali, et du hatha-yoga, qui vise à renforcer le corps pour lui permettre de supporter les rigueurs de l’expérience mystique. L’approche moderne du yoga intégral de Sri Aurobindo, qui privilégie une synthèse évolutive, m’intéresse moins, mais mérite d’être mentionné.

La transcendance, en tant que processus d’émanation du corps matériel grossier par le biais de corps invisibles, et donc « subtils », est le concept central de bon nombre de ces voies yogiques. L’idée selon laquelle le corps lui-même est le moyen de transcender le corps est peut-être mieux exprimée par le mot grec « εκ », qui signifie « hors de ». D’où le concept de jīvan-mukta, la personne libérée des privations imposées par le corps matériel grossier, tout en demeurant dans ce corps matériel grossier. Le corps physique est considéré comme la forme matérielle extérieure d’un corps subtil, ou d’une série de tels corps invisibles ; c’est à travers ces formes qui s’interpénètrent que l’aspirant devient sensible aux forces vitales qui relient l’âme humaine (ātman) à l’âme du cosmos (Brahman). Le corps subtil est donc le théâtre d’actions qui, dans la tradition hermétique un peu plus tardive et plus occidentale, sont considérées comme accomplissant ou illustrant la formule « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

Dans les traditions indiennes, la méthodologie transformatrice du corps subtil ne s’est pleinement développée qu’avec l’épanouissement de la tradition ésotérique du tantra, et ce sont les premières Upanishads qui ont présenté le tout premier modèle explicite des cinq kośas (cinq « enveloppes » ou « couches de conscience ») qui entourent le corps physique.

Dans de prochains articles, j’ai l’intention de développer sur ces sujets relatifs au corps physique, mais aussi à ce qu’on appelle les « corps subtils ». Ces projets d’articles me sont venus à l’esprit parce que j’en ai un peu marre de voir le terme « aura » partout sur les réseaux sociaux en ce moment. Je n’aime pas ce qu’on est en train de faire à ce mot, pour lequel j’ai une certaine « dévotion ». On a vu récemment des lycéens et autres collégiens faire des « battle d’aura ». J’ai cette envie de redonner au mot « aura » tout son sens, son vrai sens. A l’origine, cela vient d’un mot latin signifiant « atmosphère », « espace céleste » ou « souffle ». L’aura est une « émanation subtile », et par extension, « l’atmosphère immatérielle qui semble émaner d’une personne ».